{"id":42,"date":"2009-05-26T19:22:13","date_gmt":"2009-05-26T17:22:13","guid":{"rendered":"http:\/\/www.claude-arnaud.com\/fr\/?page_id=42"},"modified":"2021-02-16T13:08:44","modified_gmt":"2021-02-16T12:08:44","slug":"cocteau-feran-mcrope-pour-tetu","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.claude-arnaud.com\/fr\/biographies\/la-quatrieme-de-couverture\/cocteau-en-france\/cocteau-feran-mcrope-pour-tetu","title":{"rendered":"Cocteau : Feran McRope pour T\u00eatu"},"content":{"rendered":"<blockquote>\n<h6><strong><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-1426\" src=\"http:\/\/www.claude-arnaud.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2009\/05\/cocteau.jpg\" alt=\"\" width=\"170\" height=\"260\" srcset=\"https:\/\/www.claude-arnaud.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2009\/05\/cocteau.jpg 170w, https:\/\/www.claude-arnaud.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2009\/05\/cocteau-98x150.jpg 98w\" sizes=\"auto, (max-width: 170px) 100vw, 170px\" \/>\u00ab\u00a0<span style=\"color: #008000;\">Vous avez dit Cocteau ?<\/span> Soit, mais lequel ?<\/strong><br \/>\nQuand l\u2019hexagone bruisse en cette rentr\u00e9e d\u2019une <span style=\"color: #008000;\"><strong>Cocteaumania<\/strong><\/span> annonc\u00e9e, la parution chez Gallimard de <span style=\"color: #008000;\"><strong>l\u2019impeccable biographie<\/strong> <\/span>que signe <strong>Claude <span style=\"color: #008000;\">Arnaud<\/span><\/strong> \u2014agr\u00e9ment\u00e9e de deux cahiers de photographies in\u00e9dites\u2014 tombe \u00e0 point nomm\u00e9 pour vous tenir lieu de boussole. <strong>Elle vous \u00e9pargnera \u00e0 la fois de passer pour la derni\u00e8re des cruches, et, \u00e0 l\u2019heure des d\u00eeners en ville, de vous laisser damer le pion par vos a\u00een\u00e9s.<\/strong><\/h6>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<h6><span style=\"color: #008000;\"><strong>Tir\u00e9 de cette nouvelle somme foisonnante men\u00e9e tambour battant<\/strong><\/span>, bref aper\u00e7u de celui qui eut mille vies, fut \u00e0 la fois l\u2019exact contemporain de la Tour Eiffel et de <strong>Virginia Woolf<\/strong>, fr\u00e9quenta <span style=\"color: #008000;\"><strong>l\u2019imp\u00e9ratrice Eug\u00e9nie<\/strong><\/span> et <strong>Brigitte Bardot<\/strong>, lan\u00e7a <span style=\"color: #008000;\"><strong>Radiguet<\/strong><\/span> et <strong>Gen\u00eat<\/strong>, fit danser <span style=\"color: #008000;\"><strong>Nijinski<\/strong><\/span>, boxer <strong>Al Brown<\/strong>, composer <span style=\"color: #008000;\"><strong>Strawinsky<\/strong><\/span> et peindre <strong>Picasso<\/strong>.<\/h6>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<h6><span style=\"color: #008000;\"><strong>Cocteau sur seine<\/strong><\/span><br \/>\nLa ville sent alors le crottin, on y circule en landaus, en cobs ou autobus hippotract\u00e9s, on s\u2019y \u00e9claire au gaz. C\u2019est devant le scintillement des spectacles du Paris 1900 que s\u2019\u00e9veille le regard de l\u2019enfant Cocteau : celui de Sarah Bernhardt et de la m\u00f4me Carlier, du Ch\u00e2telet et du Vaudeville, de Colette et de la Lo\u00efe Fuller, des Bouffes et de l\u2019Eldorado, de Polaire et du Palais des glaces. Sa m\u00e8re ? Il la voit s\u2019habillant pour se rendre au th\u00e9\u00e2tre ou \u00e0 l\u2019op\u00e9ra, une robe longue de velours \u00e9carlate exaltant sa sihouette, \u00ab un \u00e9ventail d\u2019\u00e9cailles et de dentelle noire qui palpite \u00e0 la main \u00bb. Celle qu\u2019il \u00e9voquera d\u2019un trait vif dans ses Portraits-Souvenirs occupera jusqu\u2019\u00e0 son dernier souffle une place d\u00e9cisive dans la vie de son fils. Le p\u00e8re? Le p\u00e8re meurt. T\u00f4t. Discr\u00e8tement suicid\u00e9. Vivant, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 en fant\u00f4me qu\u2019il aquarellisait silencieusement. Mort, jamais plus le fils n\u2019\u00e9voquera ce spectre. Zone d\u2019ombre.<\/h6>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<h6><span style=\"color: #008000;\"><strong>L\u2019autre \u00ab F\u00e9e \u00e9lectricit\u00e9 \u00bb<\/strong><\/span><br \/>\nMais c\u2019est d\u00e9j\u00e0 en prodige de la conversation que s\u2019avance l\u2019adolescent 1900. Fracassant de pr\u00e9cocit\u00e9 et de brio social, ce tendron \u00e0 sonnettes voit se pencher \u00e0 l\u2019aplomb de son berceau de po\u00e8te mille f\u00e9es. D\u2019Edith Warton \u00e0 d\u2019Annunzio ou Val\u00e9ry, tous succombent \u00e0 la vituosit\u00e9 de son charme \u00e9locutoire. Cas stup\u00e9fiant d\u2019\u00e9bri\u00e9t\u00e9 mondaine, ce Cocteau de quinze ans est un conversanionist fr\u00e9n\u00e9tique. Il se rue aux \u00ab revues \u00bb d\u2019une Mistinguett irr\u00e9sistible qu\u2019il courtise et qui pr\u00e9tendra plaisamment avoir \u00ab eu \u00bb sa virginit\u00e9. Puis on le croise dans la loge d\u2019un De Max , qui r\u00e9dige \u00e0 l\u2019intention de son prot\u00e9g\u00e9 ce libelle d\u2019anthologie o\u00f9 plus d\u2019un se reconna\u00eetra : \u00ab \u00c0 vos vingt ans en fleur mes quarante ans en pleurs \u00bb. Survolt\u00e9 et press\u00e9 de tutoyer la Gloire, Cocteau \u00e9pingle alors au mur de sa chambre cette note : \u00ab Trop est tout juste assez pour moi \u00bb.<\/h6>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<h6><strong><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-1426\" src=\"http:\/\/www.claude-arnaud.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2009\/05\/cocteau.jpg\" alt=\"\" width=\"170\" height=\"260\" srcset=\"https:\/\/www.claude-arnaud.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2009\/05\/cocteau.jpg 170w, https:\/\/www.claude-arnaud.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2009\/05\/cocteau-98x150.jpg 98w\" sizes=\"auto, (max-width: 170px) 100vw, 170px\" \/><span style=\"color: #008000;\">Bright young things<\/span><\/strong><br \/>\nSes meilleures copines d\u2019alors ? Deux h\u00e9riti\u00e8res, aussi snobes que pommad\u00e9es : Lucien Daudet et Maurice Rostand. Ce dernier, \u00e0 lui seul un chef-d\u2019\u0153uvre hilarant de l\u00e2chez-tout \u00e9gomaniaque : prot\u00e9g\u00e9 de Sarah Bernhardt, le futur auteur de La femme qui \u00e9tait en moi commet partout son aplomb monstre et une d\u00e9sinvolture sans limite. Lascive odalisque, d\u00e9color\u00e9e de la pointe \u00e0 la racine (\u00ab une bouse en \u00e9quilibre sur le cr\u00e2ne \u00bb, note charitablement Cocteau), il est ausi outrageusement v\u00eatu que parfum\u00e9, d\u00e9clenchant des crises d\u2019asthme chez Proust \u00e0 la moindre de ses apparitions. Avec leur c\u00f4t\u00e9 \u00ab mousquetaires du Faubourg Saint-Germain \u00bb qui seraient aussi parvenus \u00e0 cannibaliser Milady de Winter, ces trois ch\u00e9ries fard\u00e9es carburent au vitriol. Leurs g\u00e9nitrices ? D\u2019invraisemblables mod\u00e8les de \u00ab m\u00e8re \u00e0 p\u00e9d\u00e9 \u00bb, comme seule une \u00e9poque normative jusqu\u2019\u00e0 la naus\u00e9e sait en susciter (la palme \u00e0 madame Rostand m\u00e8re \u2014un Himalaya de complaisance ombilicale).<\/h6>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<h6><span style=\"color: #008000;\"><strong>Le petit Marcel et la pythie<\/strong><\/span><br \/>\nPress\u00e9 d\u2019en d\u00e9coudre avec la muse, Cocteau \u00e9lit d\u00e9j\u00e0 ses figures tut\u00e9laires. En bonne place, le futur auteur de Sodome et Gomorrhe. Proust lui adresse des lettres rest\u00e9es au nombre des plus bouleversantes qu\u2019il recevra jamais, avant de faire de lui l\u2019Octave de son Albertine disparue. Partageant avec Cocteau un m\u00eame besoin d\u2019admirer et de plaire, il ne tarde pas \u00e0 d\u00e9tecter dans l\u2019\u00e9loquence de ce dernier un \u00ab organe d\u00e9fensif \u00bb, et lui reproche d\u2019ignorer que c\u2019est le sacrifice de soi qu\u2019exige cette \u0153uvre dont d\u00e9j\u00e0 il le sent gros. Leur amiti\u00e9 restera in\u00e9gale, leurs querelles byzantines. Toute proche, Anna de Noailles est un autre cas d\u2019esp\u00e8ce bordeant cette \u00e9poque de formation. Descendante des princes de Brancovan, adul\u00e9e par Barr\u00e8s et traduite par Rilke, la pythie de la rue Scheffer brille alors au firmament des lettres fran\u00e7aises. Ce tr\u00e9sor vivant de l\u2019alexandrin d\u00e9but-de-si\u00e8cle est une minuscule cr\u00e9ature m\u00e9diumnique \u00e0 courte frange, perp\u00e9tuellement au bord de la transe, qui rivalise au coude \u00e0 coude avec Victor Hugo dans des foyers fran\u00e7ais d\u2019avant l\u2019ORTF. C\u2019est au lit qu\u2019elle re\u00e7oit, faisant l\u2019obole de son verbe sacr\u00e9 au cours de liturgies hallucin\u00e9es, ne s\u2019interrompant que pour manger et pr\u00e9cipitant sa main libre sur la bouche de l\u2019importun qui prendrait la folle libert\u00e9 de s\u2019exprimer, au seul motif que la po\u00e9tesse a la bouche pleine. Ayant trouv\u00e9 en elle sa \u00ab s\u0153ur en po\u00e9sie \u00bb, cet animal mim\u00e9tique jusqu\u2019au d\u00e9lire que restera Cocteau sa vie durant ne tarde pas \u00e0 s\u2019attirer le surnom d\u2019\u00ab Anna-m\u00e2le \u00bb. L\u2019imp\u00e9trant n\u2019en a cure, qui prend chaque jour aupr\u00e8s d\u2019elle un aller-simple pour l\u2019extase. Jusqu\u2019\u00e0 ce jour o\u00f9, suivant son inclination et l\u2019ayant int\u00e9gralement m\u00e9tabolis\u00e9e, ce dernier l\u00e2chera, f\u00e9roce : \u00ab elle joue \u00e0 la marelle avec une pierre de l\u2019Acropole \u00bb.<\/h6>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<h6><span style=\"color: #008000;\"><strong>Adieu<\/strong><\/span><br \/>\nPuis vient la commotion. En ce soir du 29 mai 1913, on inaugure un th\u00e9\u00e2tre des Champs-\u00e9lys\u00e9es flambant neuf avec une ode musicale et chor\u00e9graphique au renouveau de la terre, dans une aimable tradition pastorale qui ne laisse a priori rien pr\u00e9sager de scandaleux. Pass\u00e9es les premi\u00e8res mesures de la partition, le toll\u00e9 qui r\u00e8gne dans la salle est indescriptible. On invective du parterre au poulailler. Pr\u00e9c\u00e9dant l\u2019intervention de la mar\u00e9chauss\u00e9e, on entend la vieille comtesse de Pourtal\u00e8s glapir: \u00ab c\u2019est la premi\u00e8re fois depuis soixante ans qu\u2019on me manque de respect ! \u00bb. Ce Sacre du printemps est v\u00e9cu comme un viol collectif. Debussy, plus mesur\u00e9 mais autrement venimeux : \u00ab C\u2019est de la musique de sauvage, mais avec tout le confort moderne \u00bb. Pourtant, aux yeux enfi\u00e9vr\u00e9s du jeune po\u00e8te, les d\u00e9s de la muse viennent \u00e0 nouveau de rouler, \u00e9blouissants. Nijinski et Strawinsky ont sonn\u00e9 l\u2019hallali, fl\u00eatrissant en un soir tout ce qu\u2019il avait ador\u00e9 jusque l\u00e0. Qu\u2019\u00e0 cela ne tienne ! Le futur auteur du Grand \u00e9cart rel\u00e8gue s\u00e9ance tenante ses anciennes idoles au rayon des antiquit\u00e9s, abjure tout et jette sur le papier ce viatique provisoire : \u00ab Virginit\u00e9 du lendemain, quel hier fripp\u00e9 t\u2019\u00e9gale ? \u00bb.<\/h6>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<h6><span style=\"color: #008000;\"><strong>Chinchilla, Misia, Vatsa<\/strong><\/span><br \/>\nMontreur d\u2019\u00e2mes incomparable, Diaghilev m\u00e8ne alors son Barnum chor\u00e9graphique avec une passion d\u00e9voratrice qui jette Paris \u00e0 ses pieds. Sergue\u00ef Pavlovitch \u00ab Chinchilla \u00bb tire son surnom de cette m\u00e8che blanche plant\u00e9e comme un point d\u2019exclamation au mitan de sa crini\u00e8re teinte. Monstre d\u2019autorit\u00e9, ce qui ne lui appartient pas n\u2019est rien \u00e0 ses yeux. Dans son sillage, une Misia Sert richissime, sa tr\u00e9sori\u00e8re parisienne et l\u2019une des rares femmes agr\u00e9\u00e9es parmi la garde rapproch\u00e9e de cet oc\u00e9an de misogynie. Adorable de cruaut\u00e9, terrible de gentillesse, Cocteau l\u2019incrustera doublement dans l\u2019\u0153uvre : sous les traits de la princesse de Bormes dans Thomas l\u2019imposteur et dans le trio des Monstres sacr\u00e9s. \u00ab Chinchilla \u00bb d\u00e9testant compter, celle que Satie surnommera \u00ab tante Brutus \u00bb ou \u00ab la m\u00e8re-tue-tout \u00bb veille continuellement \u00e0 renouveler le stock des m\u00e9c\u00e8nes, gagn\u00e9s \u00e0 la cause de cette \u2018\u2019horde de barbares\u2019\u2019 si parfaitement urbaine. Quant \u00e0 Nijinski, Cocteau n\u2019aura pas peu contribu\u00e9 \u00e0 \u00e9riger en b\u00eate de sc\u00e8ne hiss\u00e9e \u00e0 hauteur de mythe cette fus\u00e9e inestimable de la modernit\u00e9 chor\u00e9graphique. Le destinant \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9, il fit de lui cette figure que l\u2019on diss\u00e8que aujourd\u2019hui avec minutie dans les d\u00e9partements de Queer Studies des universit\u00e9s am\u00e9ricaines. En retour, ce g\u00e9nie de la travers\u00e9e des genres qu\u2019est le jeune dieu russe lui inspirera son premier recueil po\u00e9tique digne de ce nom, La danse de Sophocle. Ensemble, ils iront au bordel, danseront le Tango et d\u00eeneront chez Maxim\u2019s.<\/h6>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<h6><strong><span style=\"color: #008000;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-1426\" src=\"http:\/\/www.claude-arnaud.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2009\/05\/cocteau.jpg\" alt=\"\" width=\"170\" height=\"260\" srcset=\"https:\/\/www.claude-arnaud.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2009\/05\/cocteau.jpg 170w, https:\/\/www.claude-arnaud.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2009\/05\/cocteau-98x150.jpg 98w\" sizes=\"auto, (max-width: 170px) 100vw, 170px\" \/>Le bal de la mort<\/span><\/strong><br \/>\n\u00ab On mourra tous. Je vous embrasse du plus profond de mon c\u0153ur. Je m\u2019engage. Jean \u00bb. Le t\u00e9l\u00e9gramme date d\u2019ao\u00fbt 1914. L\u2019engagement en question tiendra, lui, du d\u00e9part en croisi\u00e8re (avant de virer, il est vrai, au cauchemar int\u00e9gral). \u00c0 bord de la Mercedes ouvrant le convoi des voitures de livraison mises \u00e0 la disposition de Misia par les maisons de Haute Couture et transform\u00e9es en ambulances, c\u2019est sangl\u00e9 dans un uniforme dessin\u00e9 par Poiret que Cocteau p\u00e9rore et additionne les mots d\u2019esprits, comme dans le salon de la baronne de Pierrebourg, tandis qu\u2019alentour on ramasse d\u00e9j\u00e0 les corps d\u00e9chiquet\u00e9s par les \u00e9clats d\u2019obus vomis sans tr\u00eave par la Grosse Bertha. Vient ensuite le temps de la grande boucherie. La guerre n\u2019en finit pas, chaque jour plus irr\u00e9elle, chaque jour plus meutri\u00e8re aussi. Carnage insane, charniers \u00e0 ciel ouvert. Cocteau s\u2019y tient, parmi de cette fange gla\u00e7\u00e9e des tranch\u00e9es o\u00f9 flottent les rats crev\u00e9s, depuis ces attentes interminables que rel\u00e8ve \u00e0 grand peine la chaleur pourtant communicative de tirailleurs africains qu\u2019il affectionne et photographie, quand il ne couvre pas ses carnets de notes et de croquis. Comme les grecs sortaient des c\u00e9l\u00e8bres Chants du bouc donn\u00e9s \u00e0 Ath\u00e8nes en l\u2019honneur de Dyonisos, c\u2019est retremp\u00e9 qu\u2019il en r\u00e9chappera, et comme lustral. Tout comme Apollinaire, d\u2019ailleurs.<\/h6>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<h6><span style=\"color: #008000;\"><strong>Parade<\/strong><\/span><br \/>\nAu cours de ses permissions, il trouve le temps de causer avec Gide, tutoie l\u2019azur \u00e0 bord du Morane vrombissant pilot\u00e9 par Roland Garros, fonde une revue avec Iribe, rend visite \u00e0 ce Barr\u00e8s qui pr\u00f4ne l\u2019enracinement et autres captieuses fariboles, enfin rencontre celui qu\u2019il d\u00e9crira comme \u00ab l\u2019homme qui court plus vite que la beaut\u00e9 \u00bb, jusqu\u2019\u00e0 la fin son tortionnaire de pr\u00e9dilection : Picasso. Ensemble, et avec le concours d\u2019un Satie \u00e0 se jeter par terre de dr\u00f4lerie irr\u00e9dentiste, ils donneront naissance \u00e0 Parade. La collaboration sera houleuse, les intrigues fakiriques.\u00ab Il sait bien que les d\u00e9cors, les costumes sont de Picasso, la musique de Satie, mais il doute si Picasso et Satie ne sont pas de lui \u00bb dira perfidement Gide de Cocteau. \u00ab Picasso est \u00e9patant ! J\u2019en rote \u00bb s\u2019\u00e9crie Satie, avant de vitup\u00e9rer contre leur cadet : \u00ab Quel veau ! Quel melon ! Quelle engelure sur les jambes ! \u00bb. Picasso n\u2019est pas en reste, plus brutalement sexuel comme toujours : \u00ab Je suis une com\u00e8te, Cocteau est une \u00e9tincelle dans ma queue \u00bb.<\/h6>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<h6><span style=\"color: #008000;\"><strong>Montparnasse<\/strong><\/span><\/h6>\n<h6>Si\u00e8ge de ces premi\u00e8res avant-gardes \u00e0 Paris qui bient\u00f4t sacraliseront le scandale et institutionnaliseront la transgression, l\u2019activit\u00e9 qui r\u00e8gne depuis 1913 \u00e0 Montparnasse ne tarde pas \u00e0 attirer un Cocteau en qu\u00eate de nouveau. \u2018\u2019Passeur\u2018\u2019 du Futurisme italien, Apollinaire r\u00e8gne alors sur une rive gauche tr\u00e8s radicale-Boh\u00e8me, o\u00f9 Cendrars, Larbaud et Max Jacob f\u00e2nent irr\u00e9vocablement les gloires litt\u00e9raires du Paris 1900. D\u2019Hemingway \u00e0 Joyce et de Gertrude Stein \u00e0 Man Ray, Paris s\u2019internationalise \u00e0 coups de ruptures. Transfuge d\u2019une rive droite honnie, Cocteau, plus apte que jamais \u00e0 sentir d\u2019o\u00f9 vient le vent, loue alors un atelier rue Huygens. Pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 par sa r\u00e9putation de pilleur salonnard, l\u2019accueil sera d\u2019abord gla\u00e7\u00e9. Picasso en guise de sauf-conduit, il s\u2019ing\u00e9niera pourtant \u00e0 la conqu\u00eate de ce monde dont il ignorait tout un an auparavant, absorbant l\u2019\u00e9nergie environnante pour mieux parachever cette salubre mue po\u00e9tique que le Sacre a inaugur\u00e9.<\/h6>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<h6><span style=\"color: #008000;\"><strong>Verdun mon amour<\/strong><\/span><br \/>\nL\u2019Europe est exsangue et le d\u00e9sastre partout consomm\u00e9 lors de la signature d\u2019un Armistice au go\u00fbt prononc\u00e9 de sang. Parmi les tr\u00e9pass\u00e9s, Jean Le Roy. Ce jeune po\u00e8te fut-il l\u2019amant que Cocteau pr\u00e9tendit lorsqu\u2019il se confia \u00e0 cette peste de Gide ? La mort en 1918 sur le front de celui \u00e0 qui l\u2019on doit la naissance de l\u2019Ange \u2014cette figure r\u00e9currente dans l\u2019\u0153uvre\u2014 jette Cocteau dans la plus noire d\u00e9tresse : \u00ab Je souffre de lui comme un amput\u00e9 \u00bb. Au fil des ans, d\u2019autres fianc\u00e9s \u00e9taient venus scander la vie de celui qui se disait lui-m\u00eame mieux fait pour l\u2019amiti\u00e9 que pour l\u2019amour, avec des bonheurs variables et souvent de courte dur\u00e9e. Albert Botten, d\u2019abord, un jockey de Maison-Laffitte o\u00f9 il nacquit. Puis Lucien Daudet. Raymond Laurent ensuite, \u00e0 Venise, le temps d\u2019un hypoth\u00e9tique trick sur la lagune \u00e0 l\u2019insu de leurs m\u00e8res. Celui-l\u00e0 se suicidera une heure apr\u00e8s leur rencontre \u2014Le grand \u00e9cart en porte encore la trace sensible. Suit un double interm\u00e8de f\u00e9minin. Christiane Mancini d\u2019abord, puis Madeleine Carlier. \u00ab Connaissez-vous l\u2019escalier de Chambord ? On monte ensemble mais on ne se rencontre pas \u00bb, \u00e9crit-il \u00e0 cette derni\u00e8re. Il y eut aussi Paulet Th\u00e9venaz, un danseur genevois \u00e9l\u00e8ve de Dalcroze avec lequel il v\u00e9cut au grand jour, s\u2019autorisant de son d\u00e9sir comme jamais jusque-l\u00e0. D\u2019autres viendront. Mais rien dans le c\u0153ur d\u2019un Cocteau \u00e0 l\u2019\u00e2me de Pygmalion n\u2019\u00e9gala jamais en intensit\u00e9, ni ne co\u00efncida \u00e0 ce point avec \u00e9poque si rayonnante que ces quelques ann\u00e9es au cours desquelles Radiguet \u00e0 ses yeux illumina tout<\/h6>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<h6><strong><span style=\"color: #008000;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-1426\" src=\"http:\/\/www.claude-arnaud.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2009\/05\/cocteau.jpg\" alt=\"\" width=\"170\" height=\"260\" srcset=\"https:\/\/www.claude-arnaud.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2009\/05\/cocteau.jpg 170w, https:\/\/www.claude-arnaud.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2009\/05\/cocteau-98x150.jpg 98w\" sizes=\"auto, (max-width: 170px) 100vw, 170px\" \/>L\u2019ange myope<\/span><\/strong><br \/>\nL\u2019apr\u00e8s-guerre cr\u00e9pite de joie. La France enti\u00e8re rajeunit \u00e0 la vitesse de l\u2019\u00e9clair. L\u2019\u00e9lectricit\u00e9 gagne les foyers et les automobiles les rues. Cocteau s\u2019amuse de tout, riant comme un gosse aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019un Radiguet de 14 ans son cadet, auquel Grasset ne tardera pas \u00e0 faire un pont d\u2019or pour son Diable au corps, et que Strawinsky verra \u00ab beau de mani\u00e8re trouble \u00bb, avec \u00ab quelque chose du jeune taureau en lui \u00bb, le subtil Maurice Martin du Gard soulignant cette myopie \u00ab qui lui fait un air d\u2019autre monde, pour adoucir ce qu\u2019il a facilement d\u2019un peu \u00e2pre et de t\u00eatu \u00bb. \u00ab Il d\u00e9patinait les poncifs. Il d\u00e9capait les lieux communs. Quand il y touchait, il semblait que ses mains maladroites remissent dans l\u2019eau quelque coquillage. C\u2019\u00e9tait son privil\u00e8ge, il \u00e9tait le seul \u00e0 pouvoir y pr\u00e9tendre \u00bb, \u00e9crira encore Cocteau en 1957. Ombre au tableau, \u00ab B\u00e9b\u00e9 est vicieux, il aime les femmes \u00bb, confie Cocteau \u00e0 Hemingway. Qu\u2019importe, puisque c\u2019est ensemble qu\u2019ils boiront des Alaska et des Manhattan au B\u0153uf sur le Toit (au Paris des ann\u00e9es 20 ce que fut le Palace \u00e0 celui des ann\u00e9es 80), se ruent au cin\u00e9ma o\u00f9 pour rien au monde ils ne manqueraient un nouvel \u00e9pisode de Fant\u00f4mas et des Myst\u00e8res de New-York, ou quittent la ville pour de longues escapades baln\u00e9aires au cours desquelles ils lisent La Princesse de Cl\u00e8ves et \u00e9crivent d\u2019arrache-pied.<\/h6>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<h6><span style=\"color: #008000;\"><strong>Roaring Twenties<\/strong><\/span><br \/>\nCocteau s\u2019internationalise \u00e0 son tour, voit Ezra Pound, Ma\u00efakovski et Alejo Carpentier, comme plus tard Mishima, chor\u00e9graphie le zeitgeist du Paname d\u2019alors, orchestre le succ\u00e8s du Groupe des Six (sous l\u2019\u0153il goguenard d\u2019un Picabia qui \u00e9pingle cet \u00ab Auric Satie \u00e0 la noix de Cocteau \u00bb), puis lance Barbette \u2014l\u2019acrobate transgender dont il dira : \u00ab Il se balan\u00e7ait sur le public, sur la mort, sur le ridicule, sur le mauvais go\u00fbt, sur le scandale, sans tomber \u00bb. Les collaborations s\u2019encha\u00eenent \u00e0 un rythme d\u2019enfer pour cet homme-orchestre : Picasso et Jean Hugo, Dullin et Artaud, Strawinsky et Nijinska, Milhaud et Poulenc, Chanel et B\u00e9rard. L\u2019homme-orchestre prend alors l\u2019habitude de r\u00e9unir chaque samedi cette bande rieuse d\u2019amis que Morand ne tarde pas \u00e0 baptiser soci\u00e9t\u00e9 d\u2019admiration mutuelle. \u00ab La ga\u00eeet\u00e9 y fusait de toutes parts, juteuse, nouvelle, centrip\u00e8te \u00bb, \u00e9crira Fargue. On d\u00eene pour 10 francs au Gaya ou chez Delmas, s\u2019ennivre de cockails explosifs aux noms bizarres, file aux revues des Folies Berg\u00e8res, au cirque M\u00e9drano ou au Magic City \u2014ce bal travesti aux pieds de la tour Eiffel rest\u00e9 LE rendez-vous de la gay society d\u2019alors. Morand notera : \u00ab De Cocteau-le-pointu, l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 sortait par tous les angles \u00bb, avant de souligner qu\u2019au sortir de chez ce magicien du verbe \u00ab on se sentait imb\u00e9cile, attard\u00e9, courbatur\u00e9, obtus \u00bb.<\/h6>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<h6><span style=\"color: #008000;\"><strong>Dada Eiffel<\/strong><\/span><br \/>\n\u00ab Nous pr\u00e9parons le grand spectacle du d\u00e9sastre, l\u2019incendie, la d\u00e9composition. DADA DADA DADA ! \u00bb. Tzara arrive-t-il \u00e0 Paris, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 de sa r\u00e9putation d\u2019iconoclaste d\u00e9cha\u00een\u00e9 ? Cocteau se dada\u00efse derechef, guid\u00e9 par un sens suraigu des vitesses de rotation de l\u2019actuel. Ses facult\u00e9s mim\u00e9tiques hors du commun lui permettent d\u2019adopter sur l\u2019instant le pli qu\u2019il rep\u00e8re chez ce pal\u00e9o-punk roumain \u00e0 monocle de g\u00e9ant. Une fois encore, ses talents d\u2019imitateur laisseront pantois leurs contemporains extasi\u00e9s : \u00ab Il entre, fin, d\u00e9licat, fragile et aussit\u00f4t il s\u00e9duit l\u2019assistance, (\u2026) mime tour \u00e0 tour Marinetti, Breton, Tzara, Picabia, Rachilde, Cocteau lui-m\u00eame \u00bb. La libraire Adrienne Monnier, fine mouche, note alors : \u00ab Ce n\u2019est jamais lui qui monte sur la br\u00eache, mais c\u2019est toujours lui qui plante le drapeau \u00bb. Pourtant, trop d\u00e9sireux de s\u2019attirer les faveurs de tous, Cocteau n\u2019emporte vraiment l\u2019adh\u00e9sion d\u2019aucun. Ni sur sa droite (c\u00f4t\u00e9 NRF), ni sur sa gauche (c\u00f4t\u00e9 Litt\u00e9rature). En lui quelque chose persiste du romantique, \u00e9gar\u00e9 dans une \u00e9poque de tabula rasa. Mais d\u2019ajouter : \u00ab \u00e0 l\u2019impossible, je suis tenu \u00bb.<\/h6>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<h6><span style=\"color: #008000;\"><strong>Bretonades<\/strong><\/span><br \/>\n\u00ab Vous le connaissez mal. Mon sentiment \u2014tout a fait d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9, je vous le jure\u2014 est que c\u2019est l\u2019\u00eatre le plus ha\u00efssable de ce temps. Encore une fois, il ne m\u2019a rien fait, et je vous assure que la haine n\u2019est pas mon fort. \u00bb Ces mots que Breton adresse au Tzara frais d\u00e9barqu\u00e9 d\u2019un Cabaret Voltaire z\u00fcrichois condensent \u00e0 eux seuls l\u2019hypocrisie \u00e9hont\u00e9e et l\u2019implacable capacit\u00e9 de nuisance du futur \u00ab Pape du Surr\u00e9alisme \u00bb. La f\u00e9rocit\u00e9 de ce Lucky Luke de l\u2019anath\u00e8me ne trouve son r\u00e9pondant que dans sa propension \u00e0 tout capitaliser \u2014une aptitude qui restera \u00e0 jamais \u00e9trang\u00e8re \u00e0 Cocteau. De cette haine que \u00ab Rimbaud gendarme \u00bb va vouer \u00e0 ce dernier un demi-si\u00e8cle durant (effet d\u2019une sanglante rivalit\u00e9 mim\u00e9tique comme l\u2019attestera Duchamp), on rappellera qu\u2019elle fut \u00e9gale \u00e0 son homophobie lamentable. La composante masochiste de Cocteau l\u2019exposera sa vie enti\u00e8re \u00e0 endosser le r\u00f4le du bouc \u00e9missaire (contrairement \u00e0 Gide par exemple), mais seules les attaques qui viendront plus tard de l\u2019extr\u00eame-droite conduite par Brasillach peuvent \u00eatre compar\u00e9es aux effets de cette conjuration alors ourdie par le Robespierre de ce groupe que Max Jacob ne tarde pas \u00e0 rebaptiser les sous-r\u00e9alistes.<\/h6>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<h6><strong><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-1426\" src=\"http:\/\/www.claude-arnaud.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2009\/05\/cocteau.jpg\" alt=\"\" width=\"170\" height=\"260\" srcset=\"https:\/\/www.claude-arnaud.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2009\/05\/cocteau.jpg 170w, https:\/\/www.claude-arnaud.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2009\/05\/cocteau-98x150.jpg 98w\" sizes=\"auto, (max-width: 170px) 100vw, 170px\" \/><span style=\"color: #008000;\">Le spectre opiomane<\/span><\/strong><br \/>\n\u00c0 l\u2019\u00e2ge de 20 ans meurt Raymond Radiguet, celui qui \u00ab allait toujours au bord de l\u2019abyme, pour voir \u00bb. On surnommait Cocteau \u00ab le Bluff sur le moi \u00bb, il sera d\u00e9sormais \u00ab le Veuf sur le toi \u00bb, longtemps incapable de faire le deuil de celui qu\u2019il aura aim\u00e9 plus que tout. \u00ab J\u2019essaye d\u2019apprendre \u00e0 vivre la mort qui est en moi \u00bb, confie-t-il alors \u00e0 Gide. Pour conjurer le sentiment poisseux de pr\u00e9sent immobile et d\u2019inexistence radicale qui s\u2019empare de lui, il se confie \u00e0 cette drogue puissante qu\u2019est l\u2019opium. Il lui consacrera un livre, aujourd\u2019hui au nombre des grands \u00e9crits modernes sur les drogues, coudoyant ceux de Balzac et de De Quincey, de Michaud et de Castaneda, de Benjamin et de Leiris. Seule cette substance, dont il fumera jusqu\u2019\u00e0 soixante pipes par jour \u2014parfois en compagnie de Mireille Havet \u2014, a ce pouvoir d\u2019interrompre l\u2019horreur insoutenable des somatisations qui lui vrillent le corps. Avec elle spasmes, \u00e9ruptions cutan\u00e9es, insomnies et autres absc\u00e8s s\u2019abolissent et le laissent en paix.Il y restera fid\u00e8le jusqu\u2019\u00e0 sa propre mort, presque sans interruption, en d\u00e9pit de cures de d\u00e9sintoxication toujours plus douloureuses.<\/h6>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<h6><span style=\"color: #008000;\"><strong>Jean &amp; Jean<\/strong><\/span><br \/>\nMod\u00e8le du C\u00e9geste de L\u2019Ange Heurtebise, c\u2019est un Jean Bourgoint d\u2019une beaut\u00e9 solaire qui entre alors dans la vie de Cocteau, avant que ne lui succ\u00e8de un autre Jean, Desbordes celui-l\u00e0. Si la relation avec le premier a des relents trop opiac\u00e9s pour laisser place \u00e0 de grandes secousses \u00e9pidermiques, il en ira tout autrement du second, dont la sexualit\u00e9 ignore tout tabou. Capable au besoin d\u2019\u00e9pouser la terre ou les arbres pour assouvir cosmiquement les pulsions d\u2019une nature g\u00e9n\u00e9reuse, c\u2019est d\u2019un comique \u00ab Attention, cher ami, ne faites pas de trous dans mon jardin ! \u00bb que Morand l\u2019accueillera \u00e0 la campagne. Avec lui, Cocteau s\u2019\u00e9veille aux joies de l\u2019amour partag\u00e9, ainsi qu\u2019aux charmes peu discutables de \u00ab cette fabuleuse petite plante marine, morte, fripp\u00e9e, \u00e9chou\u00e9e sur la mousse qui se d\u00e9ride, se d\u00e9veloppe, se dresse et jette au loin sa s\u00e8ve \u00bb. Ils trioliseront du c\u00f4t\u00e9 de Toulon avec des marins bient\u00f4t mythifi\u00e9s dans les \u00ab \u00e9rotiques \u00bb du l\u00e9gendaire Livre Blanc, conna\u00eetront les joies du bordel et bien d\u2019autres volupt\u00e9s, au point qu\u2019insensiblement le fant\u00f4me de Radiguet finira par se dissiper. Cocteau pygmalionisera comme \u00e0 son habitude, enjoignant son cadet \u00e0 \u00e9crire, puis l\u2019y aidant, enfin le lan\u00e7ant.<\/h6>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<h6><span style=\"color: #008000;\"><strong>Le sang d\u2019un po\u00e8te<\/strong><\/span><br \/>\nPremier \u00e9crivain de l\u2019hexagone \u00e0 tenir une cam\u00e9ra, Cocteau tourne \u00e0 la fin des ann\u00e9es 20 le premier de ses films, Le sang d\u2019un po\u00e8te. Merveille. En une s\u00e9quence inoubliable, il all\u00e9gorise la sc\u00e8ne qui condense \u00e0 elle seule toute sa po\u00e9tique: le personnage du jeune Dargelos (incarnation de la Beaut\u00e9) y lance au visage de l\u2019enfant-po\u00e8te une boule de neige le jetant au sol, et qui se r\u00e9v\u00e8le meurtri\u00e8re. De sa bouche, le sang ruisselle alors abondamment en un \u00e9quivalent d\u2019orgasme saisissant. Le tournage sera rude, et les somatisations, une fois encore, ne trouveront d\u2019apaisement que dans l\u2019opium. Il note alors : \u00ab Je n\u2019ai plus de place exacte sur la terre \u00bb.<\/h6>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<h6><span style=\"color: #008000;\"><strong>Marcel &amp; Jean<\/strong><\/span><br \/>\n\u00c0 un Franz Thomassin qui, comme Sachs avant lui, le d\u00e9sire trop pour qu\u2019il l\u2019aime \u00e0 son tour, Cocteau pr\u00e9f\u00e8rera Marcel Khill (Mustapha Marcel Belkacem \u00e0 l\u2019\u00e9tat civil), fils d\u2019un kabyle et d\u2019une normande. Bisexuel comme Desbordes, il est lui aussi dou\u00e9 d\u2019une \u00e9nergie vitale d\u00e9brid\u00e9e. Cocteau avait, au cours d\u2019un voyage en terre marocaine, d\u00e9couvert et vant\u00e9 jadis \u00ab le bel avantage arabe \u00bb, si bien fait \u00e0 ses yeux pour les \u00ab combats d\u2019amour \u00bb. Les combats prendront ici un autre tour semble-t-il, Khill ne d\u00e9daignant pas de briser \u00e0 l\u2019occasion trois c\u00f4tes \u00e0 son a\u00een\u00e9 (\u00ab fais moi mal, Johny, fais-moi mal ! \u00bb). Lui succ\u00e8dera un athl\u00e8te \u00e0 geule d\u2019ange, que Cocteau engagera pour tenir le r\u00f4le-titre de son \u0152dipe roi avant qu\u2019ils ne forment ensemble le premier couple d\u2019hommes c\u00e9l\u00e8bre, et consacr\u00e9 en tant que tel. Ce quatri\u00e8me Jean de sa vie, ce sera bien s\u00fbr Marais, bient\u00f4t promis aux triomphes publics et acclam\u00e9 par une g\u00e9n\u00e9ration qui, d\u00e8s le succ\u00e8s remport\u00e9 par L\u2019\u00e9ternel retour, reconna\u00eet en lui son id\u00e9al masculin.<\/h6>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<h6><strong><span style=\"color: #008000;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-1426\" src=\"http:\/\/www.claude-arnaud.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2009\/05\/cocteau.jpg\" alt=\"\" width=\"170\" height=\"260\" srcset=\"https:\/\/www.claude-arnaud.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2009\/05\/cocteau.jpg 170w, https:\/\/www.claude-arnaud.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2009\/05\/cocteau-98x150.jpg 98w\" sizes=\"auto, (max-width: 170px) 100vw, 170px\" \/>L\u2019ennemi public num\u00e9ro un<\/span><\/strong><br \/>\nLa crise de 1929 et l\u2019ascencion du fascisme en Europe ach\u00e8vent de fossoyer la joie tr\u00e9pidante des roaring twenties. Aragon rompt avec Breton pour rallier le Parti communiste, Tzara devient stalinien et Gide un temps bolch\u00e9viste. Cocteau, lui, mal lat\u00e9ralis\u00e9 politiquement, peine toujours \u00e0 bien distinguer sa droite de sa gauche. \u00ab Ma seule politique est celle de l\u2019amiti\u00e9 \u00bb \u00e9crit-il. Tout de m\u00eame, il prend fait et cause pour le Front Populaire. Le 3 septembre 1939, la seconde guerre \u00e9clate en Europe. On attendait beaucoup de la pr\u00e9sente biographie, s\u2019agissant de cette \u00e9poque particuli\u00e8rement sensible. C\u2019est le m\u00e9rite de Claude Arnaud d\u2019avancer, ici comme ailleurs, avec une pr\u00e9cision qui permet seule de resituer les faits au niveau de complexit\u00e9 o\u00f9 ils se jou\u00e8rent. Qu\u2019en est-il ? Tout d\u2019abord ceci : non, Cocteau ne fut pas le salaud politique ni le \u00ab collabo \u00bb pour lequel certains voulurent le faire passer. Certes il demeura \u00e0 Paris et y travailla, plut\u00f4t que d\u2019opter pour l\u2019exil. Certes il publia, et fit jouer ses pi\u00e8ces dans une ville occup\u00e9e. Mais qui parmi les \u00e9crivains fran\u00e7ais de renom s\u2019exila, \u00e0 quelques exceptions pr\u00e8s ? Qui rallia Londres d\u00e8s l\u2019Appel de De Gaulle, hormis Kessel et Albert Cohen ? Qui refusa d\u2019\u00eatre publi\u00e9, Malraux et Gu\u00e9henno mis \u00e0 part ? Qui entra t\u00f4t dans la R\u00e9sistance, si l\u2019on excepte Char, Pr\u00e9vost et Desnos ? On rappellera que dans une France p\u00e9tainiste tr\u00e8s \u00ab travail, famille, patrie \u00bb pr\u00f4nant le retour \u00e0 l\u2019Ordre moral votant les premi\u00e8res lois r\u00e9primant l\u2019homosexualit\u00e9 et la p\u00e9dophilie que le pays ait jamais connues, qui en appelle au sens du sacrifice et \u00e0 l\u2019ob\u00e9issance, entrave le divorce et r\u00e9prime l\u2019avortement, il ne fait gu\u00e8re bon \u00eatre p\u00e9d\u00e9 d\u00e9clar\u00e9, drogu\u00e9 de surcro\u00eet, c\u00e9l\u00e8bre pour la lib\u00e9ralit\u00e9 de ses conduites et plus philos\u00e9mite que l\u2019inverse. Or Cocteau est pr\u00e9cis\u00e9ment tout cela \u00e0 la fois. Sa visibilit\u00e9, v\u00e9cue par beaucoup comme intempestive, lui attire alors une haine comme \u00e0 aucun autre \u00e9crivain sans doute. Sp\u00e9cialistes except\u00e9s, le lecteur sera d\u2019ailleurs pris de vertige devant la virulence ininterrompue des tirs de barrages symboliques qu\u2019il essuie, provenus de la faction la plus dure de la droite d\u2019alors. Du Pilori \u00e0 Aujourd\u2019hui, du bien nomm\u00e9 La Gerbe \u00e0 un Je suis partout de sinistre m\u00e9moire et que conduisent Laubreaux, Rebatet et Brasillach, toute la presse d\u2019extr\u00eame-droite fera coquille autour de lui avec une v\u00e9h\u00e9mence acharn\u00e9e. Les \u00e9pith\u00e8tes inf\u00e2mantes pleuvent, \u00e9tay\u00e9es par une r\u00e9thorique de la haine et du ressentiment entre toutes reconnaissable. On r\u00e9pute \u00ab contamin\u00e9 par les s\u00e9mites \u00bb ce \u00ab pantin de salon et des bars prouts \u00bb. On invoque son \u00ab th\u00e9\u00e2tre d\u2019invertis \u00bb au caract\u00e8re \u00ab jud\u00e9o-blennoragique \u00bb, quand ce n\u2019est \u00ab son vice et sa crotte \u00bb et \u00ab son style femelle \u00bb. Camille Mauclair fera de lui l\u2019embl\u00e8me des \u00ab invertis, des faisans, des coca\u00efnomanes \u00bb et l\u2019une \u00ab des plus ou moins c\u00e9l\u00e8bres putains litt\u00e9raires d\u2019un sexe ou deux \u00bb. Tout cela d\u00fbment rappel\u00e9, reste l\u2019affaire Breker. Le 23 mai 1942 dans Com\u0153dia, Cocteau publie son Salut au sculpteur du Reich venu pr\u00e9senter au Jeu de Paume ses colosses de pierre n\u00e9o-grecs. Par cet acte \u2014mais par cet acte seulement\u2014 Cocteau se compromet alors. \u00c0 des enc\u00e2blures, tout de m\u00eame, des Montherlant, Sachs ou m\u00eame Jouhandeau\u2026<\/h6>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<h6><span style=\"color: #008000;\"><strong>Le paria magnifique<\/strong><\/span><br \/>\nEn pleine occupation, un coup de foudre saisit Cocteau, po\u00e9tique cette fois. Il tombe sur la prose in\u00e9dite d\u2019un Villon de l\u2019\u00e8re moderne, charriant une sexualit\u00e9 scandaleuse faite de travelos, de macs et de tantes, de matons et de d\u00e9tenus, de .pissoti\u00e8res ou de bordels \u00e9rig\u00e9s en sanctuaires du foutre \u2014par ailleurs un tableau in\u00e9gal\u00e9 du parler et des m\u0153urs du Montmartre p\u00e9d\u00e9 d\u2019avant-guerre. Signant l\u2019acte de (re)naissance d\u2019un imaginaire litt\u00e9raire hardcore, doubl\u00e9 d\u2019un hymne quasi religieux \u00e0 la criminalit\u00e9, au vol et \u00e0 la trahison, ce sera le Notre-Dame des fleurs de Gen\u00eat. Sa puissante crudit\u00e9 contraste d\u2019embl\u00e9e avec les \u0153uvres de Proust et de Gide, de Jouhandeau et de Montherlant, comme avec celle de Cocteau lui-m\u00eame. Les auteurs d\u2019avant la \u00ab lib\u00e9ration gay \u00bb (rappelle ailleurs un Edmund White biographe de Gen\u00eat) n\u2019avaient le choix qu\u2019entre \u00ab les trois sempiternelles m\u00e9taphores de l\u2019homosexualit\u00e9 \u2014 la maladie, le crime ou le p\u00each\u00e9 \u00bb. \u00c0 rebours de ses contemporains, Gen\u00eat opte pour ces deux derni\u00e8res. Une solidit\u00e9 litt\u00e9raire et une mani\u00e8re neuve de rebattre la donne po\u00e9tique, devant lesquelles Cocteau reste h\u00e9berlu\u00e9, avant d\u2019endosser ce r\u00f4le d\u2019agent social dont il ma\u00eetrise la moindre ficelle pour lancer cet nouveau cadet. Lucide, il note cependant : \u00ab Il volera toujours. Il sera toujours injuste. Il emb\u00eatera toujours ceux qui se compromettent pour lui venir en aide \u00bb. Leurs brouilles seront violentes, et la cruaut\u00e9 de Gen\u00eat devant Cocteau souvent semblable \u00e0 celle de Picasso. Pourtant, l\u2019auteur des Bonnes signera l\u2019un des textes les plus intelligemment g\u00e9n\u00e9reux jamais consacr\u00e9s au po\u00e8te de Plain-chant.<\/h6>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<h6><span style=\"color: #008000;\"><strong>La difficult\u00e9 d\u2019\u00eatre<\/strong><\/span><br \/>\nApr\u00e8s-guerre, il retrouve un Picasso au cynisme de tiroir-caisse qui l\u2019\u00e9blouit toujours, \u00e9change des sagesses potag\u00e8res avec Colette sa voisine, voit Marl\u00e8ne et Gabin, Sartre et Beauvoir, mais manque son O.P.A sur Saint-Germain-des-pr\u00e8s. Le \u00ab contrat d\u2019exclusivit\u00e9 qu\u2019il croyait avoir sign\u00e9 avec les moins de trente ans \u00bb \u00e9voqu\u00e9 par Claude Arnaud, cette \u00e9poque nouvelle ne l\u2019honorera gu\u00e8re, pr\u00e9f\u00e9rant le destiner \u00e0 cette Gloire qu\u2019adolescent il convoitait. \u00ab Ma nuit se d\u00e9peuple \u00bb, note-t-il avant d\u2019ajouter, poignant : \u00ab la guitare est d\u00e9saccord\u00e9e, les cordes pendent \u00bb. Pourtant, il a encore de ces sorties tordantes, comme celle qu\u2019il lance, \u00e0 travers l\u2019\u0153illeton du rideau de sc\u00e8ne le s\u00e9parant du public accouru \u00e0 la premi\u00e8re d\u2019une de ses pi\u00e8ces : \u00ab Je vous ordonne de voir un chef-d\u2019\u0153uvre ! \u00bb. Il lui reste alors \u00e0 signer quelques unes de ses plus vibrantes interventions, des plus durables aussi, du Journal d\u2019un inconnu \u00e0 La difficult\u00e9 d\u2019\u00eatre \u2014ces livres qui anticipent hautement sur la passion de notre \u00e9poque pour ce mixte de r\u00e9alisme et de confession qu\u2019est l\u2019auto-fiction. Ses films lui valent l\u2019admiration de ses cadets, de Truffaut \u00e0 Godard, et, par-dessus tout, Jacques Demy. Son ultime amour enfin, le plus suave sinon le plus intense, l\u2019un des plus durables et des mieux pay\u00e9s de retour aussi, il le vivra aupr\u00e8s du tendre Edouard Dermit \u2014jusqu\u2019\u00e0 sa mort survenue comme celle de Piaf le 11 octobre 1969 . Celui qui disait \u00ab Je suis un mensonge qui dit toujours la v\u00e9rit\u00e9 \u00bb, laisse derri\u00e8re lui une \u0153uvre qui n\u2019a d\u00e9sormais plus de comptes \u00e0 rendre qu\u2019\u00e0 ses lecteurs. Par son aptitude \u00e0 lui offrir une myriade d\u2019\u00e9clairages, la biographie de Claude Arnaud est d\u00e9sormais la meilleure introduction \u00e0 l\u2019\u0153uvre de celui qui disait encore : \u00ab j\u2019ai l\u2019air toujours de na\u00eetre \u00e0 l\u2019instant que je meurs \u00bb.<\/h6>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<h6><span style=\"color: #008000;\"><strong>Feran Mc Rope<\/strong> (pcc CW)<\/span><br \/>\nFeran n\u2019a qu\u2019une devise : \u00ab First class is wherever I sit \u00bb. Tout r\u00e9cemment, c\u2019est en confidence que l\u2019\u00e9quipe de <strong><em>T\u00eatu<\/em><\/strong> s\u2019entendait proph\u00e9tiser par sa bouche : \u00ab I think fame is almost over \u00bb. Depuis lors, Ferran s\u2019absorbe enti\u00e8rement dans la m\u00e9ditation de cet adage passablement cryptique, glan\u00e9 dans le dernier \u00e9dito de Vogue : \u00ab (\u2026) nous pensons que les femmes et les hommes ont plus en commun que ce qu\u2019ils s\u2019imaginent. Ce qui devrait les rapprocher. \u00bb<\/h6>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<h6><strong> N.B : <\/strong>cet article a paru dans <a title=\"Magazine T\u00eatu\" href=\"http:\/\/www.tetu.com\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">l\u2019hebdomadaire T\u00eatu<\/a> en octobre 2003, dans une version tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement abr\u00e9g\u00e9e. Remerciements \u00e0 <strong>Thomas Doustaly<\/strong> et \u00e0 la r\u00e9daction du magazine.<\/h6>\n<\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Vous avez dit Cocteau ? Soit, mais lequel ? Quand l\u2019hexagone bruisse en cette rentr\u00e9e d\u2019une Cocteaumania annonc\u00e9e, la parution chez Gallimard de l\u2019impeccable biographie que signe Claude Arnaud \u2014agr\u00e9ment\u00e9e de deux cahiers de photographies in\u00e9dites\u2014 tombe \u00e0 point nomm\u00e9 pour vous tenir lieu de boussole. 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